Les solidarités sociales familiales dans un contexte de précarité. Etude monographique de deux quartiers populaires

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Familles, femmes, enfance et personnes âgées et la question de la solidarité
Résumé

À la lumière de ce qui précède, notre recherche vise à comprendre le fonctionnement des mécanismes de solidarité sociale générés par la famille ou le réseau familial, dans des contextes et des situations caractérisés par l’instabilité. Cette étude part de l’hypothèse selon laquelle la solidarité familiale prime dans les situations de vulnérabilité ou de crise, tout en restant attentive à d’autres formes de solidarité, telles que la solidarité de voisinage, la solidarité religieuse exercée par les mosquées et les associations de solidarité, ainsi que la solidarité fournie par les services sociaux publics, etc.

Problématique

S’« il ne peut exister de société humaine sans solidarité entre ses membres » (Paugam, 2013) comme le note à juste titre le sociologue Serge Paugam, il nous semble pertinent de se poser la question des formes de solidarité existantes actuellement en Algérie et la nature de la protection qu’elles recouvrent.

Depuis Émile Durkheim, une distinction classique entre deux types de solidarité s’est imposée ; celle de type mécanique relevant du communautaire prémoderne, et celle de type organique relevant du social moderne. Sans aller dans les détails, nous dirons que la première envisage un individu enchevêtré dans des relations étroites et collectives, alors que dans la seconde il serait plus individualisé et libéré de ses attaches primaires. Cependant, cette analyse dichotomique de la solidarité ne doit pas être posée en terme dual exclusif, c’est-à-dire que les groupements humains soient classés soit dans la case « communauté » ou dans la case « société » de façon exclusive. Mais plutôt en terme de transformation de la nature et de la morphologie des communautés d’affiliation primaire (Cohen, 1997).

Dans l’Algérie précoloniale ce sont la tribu et la ‘ ayla (famille élargie) qui remplissaient la fonction d’institutions productrices et garantes des solidarités sociales. Selon Lahouari Addi, l’avènement de la colonisation au 19 ème siècle a eu raison de ces institutions, «suite à l'éparpillement des tribus, aux expropriations foncières, à l'exode rural, au salariat et à la monétarisation de l'économie, etc. » (Addi, 2004). Toujours selon Addi, cette tendance s’est confirmée durant la période coloniale et post-coloniale.

L’aperçu de la littérature sociologique traitant de la question des solidarités sociales actuelles en Algérie, montre que cette littérature n’aborde pas la question des solidarités frontalement. C’est souvent à travers les deux thématiques de l’urbain et de la famille que les sociologues analysent les mutations qui affectent les liens de solidarité. Pour les sociologues de la ville ou de l’urbain, le passage du mode de vie rural à celui de la ville redéfinit le lien social et transforme les solidarités (N. Semmoud, 2009 ; S. Belguidoum, 2021 ; A. Bendjelid, 1997 ; A. Lakjaa, 2009, 2014 ; M. Safar Zitoun, 2021). Quant aux sociologues qui se sont intéressés à la famille algérienne, leur analyse des solidarités sociales est mise en perspective à travers le rétrécissement (L. Addi, 2004) ou la redéfinition (F. Oussedik, 2017) progressive des liens familiaux larges, sans pour autant aboutir au modèle de la famille nucléaire (C. Perret & B. Paranque, 2010). Mais à y regarder de plus près, cette littérature, qu’elle soit centrée sur la sociologie urbaine ou la sociologie de la famille, met en exergue deux éléments qui semblent décisifs dans le façonnement des formes de solidarités sociales actuelles, à savoir la transition urbaine et la recrudescence du travail informel. Nous évoquerons ces deux points successivement.

- La transition urbaine :La notion de transition urbaine signifie particulièrement le processus de passage d’une situation de domination des « mondes ruraux, à une autre où la ville est au cœur de tous les enjeux politiques, économiques et sociaux » (Escalier, 2001).

Selon Saïd Belguidoum, la transition urbaine en Algérie a fait passer la population urbaine de 30% en 1965 à plus de 70% en 2020 (Belguidoum, 2021). Cette nouvelle urbanité redéfinie les formes du lien social, dont la configuration est tiraillée entre les processus d’individuation dictés par le milieu urbain et les résistances des anciens codes sociaux. Pour Belguidoum, ces contradictions donnent à voir une société en mutation qu’il qualifie de « société de l’entre-deux » (Belguidoum 2021). D’autre part, Nora Semmoud insiste sur les nouvelles sociabilités générées par l’urbanité en Algérie. Celles-ci permettent aux individus d’échapper aux sociabilités de type communautaire, «par l’activation de réseaux sociaux en dehors de la famille et du voisinage» (Semmoud, 2009).

Cependant certains auteurs nuancent les contrastes sociaux entre l’urbain et le rural. Fatma Oussedik, par exemple, conclut son article inspiré d’une enquête de terrain nationale sur les mutations de la famille, sur l’idée d’une hétérogénéité dans l’urbain. Pour elle la distinction entre le rural et l’urbain n’a pas montré une grande efficacité dans l’analyse des données de terrain. Par contre, des logiques plutôt régionales se sont affirmées. Elle écrit « ainsi, dans le Nord Sahara, l’instruction pèse moins sur l’âge au mariage que dans les villes du Nord. […] L’urbain de Tamanrasset présente les caractéristiques du rural de Béchar. L’environnement rural des métropoles se comporte comme l’urbain ». En s’appuyant également sur une enquête de terrain dans la ville de Batna qui révèle qu’un nombre important de famille du même arch (tribu) est installé dans le même quartier, Farida Naceur et Abdallah Farhi avance l’idée que « le mode de regroupement des habitants dans les quartiers individuels à Batna se fait souvent selon un réseau de relations parental et tribal afin de leur assurer sécurité, responsabilité et solidarité » (F. Naceur & A. Farhi, 2003).

- La recrudescence du travail informel :

La crise économique qu’a connue l’Algérie à partir du milieu des années 1980, liée à la chute des prix des hydrocarbures, additionnée aux réformes macro-économiques dictées par le FMI au début des années 1990, ont entrainé une importante contraction de l’emploi formel et un développement crescendo des activités informelles (C. Bounoua, 2014). Actuellement, l’économie algérienne est caractérisée par un important secteur informel (N. Safir, 2014), estimé à près de la moitié du PIB (N. Khaoua, 2019).

Travailler dans le secteur de l’informel signifie la non affiliation à la sécurité sociale, mais particulièrement une fluctuation du revenu en fonction des circonstances et des opportunités. La main d’œuvre de ce secteur se trouve ainsi exposée à une précarité permanente. Si nous envisageons le travail comme « le grand intégrateur » social, la mise à l’écart d’importante couche de la population du marché du travail formel impacte nécessairement les formes de solidarité sociale.

Dans son étude d’un quartier pauvre de la ville de Belabbes, Abed Bendjelid avait montré comment le prestige de la famille, en tant qu’entité de solidarité, s’est trouvé rehaussé en raison de la nécessité de retisser les liens familiaux pour trouver du travail à un jeune actif dans un contexte général de rétrécissement de l’embauche. Dans cet ordre d’idée, il note que l’appartenance à la famille élargie a été largement utilisée pour résoudre le problème du chômage des jeunes (Bendjelid, 1997). Le lien entre le travail informel et les formes de solidarité sociale est particulièrement mis en évidence dans l’analyse de Madani Safar Zitoun des mobilités urbaines en temps de crise sanitaire de la Covid-19. Il dégage deux grands profils sociologiques de citadins : Le premier est celui d’acteurs sociaux dont les activités et la façon de vivre dépendent des « réseaux primaires régis par la parenté ou recomposant ces liens d’appartenance primaire dans le cadre des quartiers de résidence ». Ce profil se distingue par « une grande majorité de personnes inscrites dans l’économie, la société et la ville informelles ». Le second profil est celui des « individus et familles appartenant à toutes les catégories sociales insérées dans l’économie, la société et la ville formelle », et disposant de ressources leur permettant de se détacher des appartenances primaires (M. Safar Zitoun, 2021).

Nous avons-nous-même constaté lors d’une enquête de terrain [1] sur les solidarités sociales à Blida au moment du confinement sanitaire en raison de la Covid-19, que les salariés de l’économie formelle ont été relativement épargnés des effets négatifs du confinement sur les revenus. Ceci du fait du maintien de leurs salaires durant plusieurs mois, particulièrement pour ceux du secteur public. Tandis que pour les travailleurs du secteur informel et les journaliers, le confinement en tant que tel a représenté une source d’angoisse parce qu’il signifiait une privation de leurs revenus.

Devant nous pour autant établir un lien entre la précarité du travail informel et la vulnérabilité sociale ? Abdelkader Lakjaa nous met justement en garde contre ce type de raccourci en précisant que « C’est le couplage de la précarité du travail ou du chômage avec la faiblesse des réseaux relationnels qui ne se vérifie pas en Algérie puisque le chômeur est en règle générale assez bien inséré dans le réseau relationnel structuré autour de l’emploi informel et dont le noyau dur se constitue au sein et par les membres de la famille . » (Lakjaa, 2014).

Au vu de ce qui précède, notre recherche entend comprendre le fonctionnement des mécanismes de la solidarité sociale engendrée par la famille ou le réseau familial, dans des contextes et des situations marquées par la précarité. Cette recherche part de l’hypothèse de la primauté du lien solidaire familial en situation de précarité ou de crise, mais reste attentive aux autres formes de solidarité, telles la solidarité de voisinage, la solidarité religieuse qui se pratique à partir des mosquées, la solidarité associative, la solidarité assurée par les services sociaux de l’État, etc.

Bibliographie :

Belguidoum, S. (2021). Présentation, Insaniyat, 92, 7-11.

· Bendjelid, A. (1997). Les stratégies familiales face à la crise de l’emploi à Sidi Bel Abbès : perception de l’espace urbain et diversité de l’informel dans une ville moyenne algérienne, Insaniyat,01.

· Bounoua, C. (2014). Une analyse empirique du marché du travail : le cas de l’emploi informel en Algérie, Revue du Lareiid, 01 .

· Burdy, J. P. (1994). La monographie de quartier en histoire urbaine : quelques éléments de bilan sur une recherche stéphanoise, Histoire, économie et société , 03, 441-448.

Chaulet, C. (2002). Le « local », l’origine et le terme, Insaniyat , 16.

· Cohen, V. (1997). La vulnérabilité relationnelle, Socio-anthropologie , 01.

Dufour, S. Fortin, D. et Hamel, J. (1991). L’enquête de terrain en sciences sociales. L’approche monographique et les méthodes qualitatives . Montréal : Les Éditions Saint-Martin.Grafmeyer, Y. (2007). Le quartier des sociologues, Recherches 2007, Paris : Éditions La Découverte.

· Khaoua, N. (2019). Enjeux territoriaux et transition économique en Algérie.Dans Dirèche, K. (dir.), L'Algérie au présent: entre résistances et changements , Paris : Karthala.

· Lakjaa, A. (2014). Les jeunes en algérie : un désordre sociétal porteur de nouveaux liens sociaux, Champ social, 6 (01), 234-255.

· Naceur, F. et Farhi, A. (2003). Les zones d’habitat urbain nouvelles en Algérie : inadaptabilité spatiale et malaises sociaux. Cas de Batna, Insaniyat, 22, 73-81.

· Perret, C. et Paranque, B. (2013). Mutations familiales et relations intergénérationnelles en Algérie. Recherches familiales, 10 (01), 163-173.

· Safar Zitoun, M. (2021). L’urbain algérien face à la crise sanitaire de la Covid-19 : des réponses habitantes contrastées à la crise des mobilités, Les ouvrages du CRASC, 2021, p. 129-141

· Safir, N. (2014). Algérie 2015 : enjeux rentiers, dérives autoritaires et perspectives, Maghreb - Machrek, 221.

[1] Il s’agit d’une préenquête de terrain réalisée à Blida en mars 2021, dans le cadre d’un projet sur les solidarités sociales au moment du confinement en raison de la pandémie du COVID-19.

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