Les politiques urbaines en Algérie, entre le social et l’organisation spatiale : cas des villages socialistes et du logement social

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Villes et pratiques urbaines
Mots-clés : Algérie architecture logement social urbanisation ville
Résumé

L’histoire de l’Algérie, divisée en trois grandes périodes (pré-coloniale, coloniale et post-coloniale), reflète les spécificités et l’évolution de son contexte politique, économique et social, ce qui a conduit à une réalité urbaine et sociale complexe où se superposent différents types de productions architecturales et d’organisation spatiale. À travers ces espaces, la société algérienne a montré à maintes reprises sa capacité de transformation, conférant sens (et parfois non-sens) à l’appropriation de l’espace construit.

En 1962, l’Algérie nouvellement indépendante a été confrontée au défi de consolider son économie et de récupérer ses vastes terres. Dès 1965, l’État a entrepris d’importants efforts pour dépasser cette situation à travers des investissements massifs en capital, centrés principalement sur l’industrialisation, l’urbanisation et la modernisation de la société algérienne. Cependant, en 1972, Mustapha Lachraf note que « l’urbanisation des villages » pose un problème majeur lié aux structures de vie algériennes dans leur ensemble et la nécessité de les remodeler et de les étendre.

Dans ce contexte, la révolution agraire de 1971 est apparue comme un projet central visant à développer le monde rural et à résoudre la crise agricole, avec l’ambition de provoquer une transformation « radicale » : au niveau spatial (restructuration et regroupement des habitats ruraux), au niveau productif (développement des techniques de production) et au niveau social (promotion de nouvelles relations sociales en regroupant paysans et ouvriers dans les zones rurales). Cependant, ce projet révolutionnaire a montré des limites et a été relativement abandonné sans soulever beaucoup de questions.

Dans les années 1970, le projet des « villages du futur » et d’autres termes ont été lancés par les acteurs politiques et les médias algériens pour désigner le projet des « mille villages socialistes », destiné à restructurer le milieu rural algérien et à en faire un projet communautaire. Néanmoins, les attentes n’ont pas été satisfaites : l’agriculture est restée en crise, certains habitants ont quitté les villages tandis que d’autres ont adopté un mode de vie urbain.

La prédominance du mode de vie urbain dans les représentations des habitants et des décideurs peut s’expliquer par la conclusion de Jean-Marc Calvisch en 1969, selon laquelle les économistes considéraient le socialisme comme la seule voie de développement pour le tiers-monde. Le projet des villages socialistes visait à imposer une discipline stricte, changer les mentalités par le logement, unifier la main-d’œuvre et améliorer les conditions de vie et de travail, en organisant l’agriculture sur le modèle industriel et en formant le rural sur le modèle urbain.

Pourquoi le projet des villages socialistes n’a-t-il pas réussi ? Probablement parce que l’intervention politique dans le rural a eu des effets sur les villes que les politiques n’ont pas pu percevoir ou n’ont pas voulu exprimer, afin de protéger la ville en développant le rural. Les acteurs et planificateurs visaient l’écart, tandis que la société pensait en termes de continuité.

Problématique

L’histoire de l’Algérie, scindée en trois grandes périodes (précoloniale, coloniale et postcoloniale), reflète les spécificités et l’évolution de son contexte politique, économique et social, donnant lieu à une réalité urbaine et sociologique très complexe où se mêlent des variétés de productions architecturales et d’organisation spatiale dans lesquels la société algérienne a montré à maintes reprises et dans chaque période ses capacités à changer et à se transformer en produisant du sens (et du non-sens !) en s’appropriant l’espace bâti.

En 1962, la jeune Algérie indépendante s’est retrouvée confrontée au défi d’asseoir son économie et reconquérir son vaste territoire. Dès 1965, l’Etat a déployé des efforts indéniables pour palier à cette situation à travers des investissements à forte intensité de capital, portés essentiellement sur l’industrialisation, l’urbanisation et la modernisation de la société algérienne. Cependant, Mostefa Lacheraf souligne déjà en 1972 que : « [la ruralisation des villes] pose le grand problème des structures de la vie algérienne dans sa totalité, de leur indispensable remodelage et extension. »[1].

Pour concorder à cette crise, la révolution agraire [2] est venue en 1971 comme projet phare, afin de promouvoir le monde rural et résoudre la crise « agri-culturelle », avec la volonté d’une transformation « radicale » de la situation spatiale[3], productive [4] et sociale [5] dans les zones agraires et pastorales du pays. Or, ce projet d’une énième révolution s’est avéré un échec (relatif) et on l’a abandonné sans se poser trop de question.

Dans cet élan des années 70’s, les « villages de l'avenir » et bien d’autres appellations et de qualificatifs ont été attribués par des acteurs politiques et/ou par la presse algérienne, pour désigner un seul grand projet, celui des 1000 villages socialistes, porteur d’une ambition politico-économique et destinés à la population rurale. Ce projet qui devait aller au-delà de simple regroupement d’habitations, il incarnait une grande opération de restructuration de la campagne algérienne. Autrement dit, un projet de société.

Or, les résultats ont été contraires aux attentes ; l'agriculture est restée en crise, certains habitants ont quitté ces villages et d’autres qui sont restés ont adopté un mode de vie urbain[6]. Cette question de l’hégémonie du mode de vie urbain dans les représentations des habitants et des décideurs trouve une explication si l’on considère la conclusion Jean-Marc Kalflèche en 1969 [7] que les économistes ont commis une erreur en pensant que le socialisme était la voie du développement pour le Tiers Monde. En effet, le projet des villages socialistes allait dans ce sens. Il visait à imposer une discipline stricte, à transformer les mentalités par le logement, à regrouper la force de travail et à améliorer les conditions de vie et de travail, en tentant d'organiser l'agriculture à l’image du travail industriel et de modeler la campagne à l’image de la ville.

Pourquoi le projet des villages socialistes n’a-t-il pas connu le succès auquel il a été voué ? Il est à supposer que l’intervention politique sur le rural avait des répercussions sur l’urbain et la ville que les politiques n’ont pas su voir ou n’ont pas voulu exprimer par souci de protéger la ville en développant la campagne. C’est-à-dire dissocier le rural de l’urbain en favorisant le deuxième comme objectif à concrétiser à travers le projet de modernisation de la société algérienne. Les instigateurs et les décideurs voulaient la rupture alors que société pensait en termes de continuité (s).

Cela étant dit et même si de l’intérêt existe encore pour les villages socialistes et ses éléments constituants (N. Chabi , 2008 ; O. Bencheikh le Hocine, 2015 ; M. Souiah & F. Marhoum, 2018,2019 ; A. Taieb Brahim, 2021 ; A. Meziani & T. Otmane, 2022), nous envisageons de revenir sur cette « expérience originale », qui a fait couler beaucoup d’encre et a provoqué tant de débats politique et scientifique auparavant (1970-1980), et qui suscite encore de l’intérêt. Puisqu’il s’agit d’une continuité historique et du moment que le couple « urbain/rural » reste indispensable pour comprendre et analyser la question sociale en Algérie avec toutes les problématiques qui s’y rattachent. Nonobstant que la sociologie urbaine est restée pendant longtemps dominée par le paradigme culturaliste [8] né de la reprise des résultats de recherche du fameux « Déracinement » de P. Bourdieu et A. Sayad[9].

Il est question pour nous de faire une critique d’une politique publique, car les villages socialistes sont prolongés avec les programmes de l’habitat rural (groupé) dans les campagnes et la formule du logement social locatif dans les villes. Notre projet vise donc, dans un premier temps, à raviver la question rurale en s’intéressant à étudier le logement et l’habitat rural. Dans un deuxième temps, il est question de la question urbaine à travers l’étude du logement (relogement) social, préconisé dans les villes. On est porté à croire que ces politiques publiques visaient à résoudre un seul problème : le logement des algériens. Or, pour nous, ce problème est multidimensionnel : il y a d’abord une crise du logement qui est sou-analysée ; ensuite, il y a une crise de l’habitat, celle-ci intercepte de voir une crise de l’habiter.

Pour ce faire, nous nous intéressons à la « collision/collusion » entre deux dimensions principales dans la fabrication/configuration des espaces : la conception architecturale et l’appropriation sociale. Cela nous invite à revisiter deux concepts : le concept de « relogement [10] » avec ses effets « naturels » (Sayad, 1980) ; et le concept de « l’ habiter » qui signifie « rendre un espace habitable » (Hadjidj, 2002, p. 20).

Notre question de départ consiste à s’interroger sur cette sorte de rejet et d’insatisfaction des habitants vis-à-vis de la forme (architecture) du logement social . Dans les villages socialistes, certains ont quitté leurs logements pour retourner dans leur habitat initial dans les montagnes (pré-enquête à Bejaïa, 2023) ; d’autres -faute de moyens ?- ont réaménagé ou transformé (défiguré/reconfiguré) leurs logements ; une troisième catégorie les ont –carrément- démolis et reconstruits en maison individuelle. Dans le logement social (urbain), certains sont retournés habiter leurs « Haouch » dans leurs quartiers populaires (natals), les autres ont réaménagé ou transformé leurs logements.

Dans un contexte de la primauté des questions urbaines sur les questions du monde rural[11], une question se pose d’elle-même : n’est-il pas possible de procéder en matière d’architecture à l’inverse des politiques précédentes : adapter le logement (rural, social) aux habitants (ruraux, sociaux), que de vouloir les « forcer » à s’adapter à un type de logement et un mode de vie qui n’est pas « mal vu » mais plutôt « mal vécu » ? Si oui, comment ? Si non, Pourquoi ?

Une partie de la réponse réside dans l'idée qu'un problème mal posé devient un faux-problème, auquel ne peuvent répondre que de fausses solutions. Au fait, Paul Ricoeur souligne à cet égard que l'homme construit parce qu'il habite, et non l'inverse. Avant tout projet architectural, il faut partir du complexe habiter/construire, en redéfinissant ce dernier à travers la "configuration" puis la "refiguration" du projet, car c'est l'acte d'habiter que l'architecture cherche à redessiner (Ricoeur, 2016, p. 22).

Notre réflexion sera guidée par trois hypothèses majeures :

1) PuisqueL’ habiter précède l’architecture, il est souhaitable d’associer l’habitant dans la conception de tout projet architectural. Si l’architecture est l’art de bâtir, l’ habiter est au préalable l’art de vivre;

2) L’ habiter va au-delà de se logerouêtre relogépourdes habitants qui sont déjà différents sur au moins deux niveaux : culturel et socioéconomique. C’est cet habiter qui donne sens (ou non-sens) aux projets architecturaux en question dans cette étude ;

3) Plus qu’un sentiment de déracinement, le problème en question se pose en termes de difficultés d’enracinement ou plutôt de ré-enracinement dans un modèle d’habitat et un mode vie (supposé idéal soit-il) imposé par la forme et les exigences du logement « moderne ». Les habitants aspirent à un changement de leurs conditions socio-économiques avec le changement du lieu de résidence.

[1] Lacheraf, M., « Le sort lié des campagnes et des villes dans le développement de l’Algérie »,( Séminaire Révolution agraire, Institut de Technologie Agricole, Mostaganem, Avril 1972) in. El-Djeïch, Aout 1972.

[2] Journal Officiel de la République Algérienne, N° 97, (10 e Année), du 30/11/1971, portant Charte de la Révolution Agraire et l’ordonnance n° 71-73 du 08/11/1971, portant Révolution Agraire. (https://www.joradp.dz/FTP/JO-FRANCAIS/1971/F1971097.pdf?znjo=097).

[3] Une nouvelle configuration de l’habitat rural et de son regroupement spatial.

[4] C’est surtout le développement des techniques de production.

[5] Favoriser un nouveau type de rapports sociaux en réunissant ensemble tous les ruraux:les attributaires de la Révolution agraire, les petits paysans et les travailleurs du secteur socialiste (Lepoul, 1977, p. 40).

[6] Nous nous sommes permis de reprendre l’hypothèse d’un projet de recherche Etablissement CRASC (2016-2019). piloté par Mehdi Souiah.

[7] J-M. Kalfleche, « Echec du socialisme en Afrique », in Revue des deux mondes, Mars 1969, pp 569-577.

[8] M. Safar-Zitoun, La sociologie urbaine algérienne ou la difficulté de sortir des paradigmes culturalistes fondateurs, in N. Bengabrit & M. Haddab, L’algéri

[9] P. Bourdieu & A. Sayad , Le déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Minuit, Paris, 1964

[10] Madani Safar-Zitoun parle d’épreuve de déportation. Cf. « Logement social ou asocial ? La cohésion sociale à l’épreuve de la déportation. Les grands ensembles algérois et leur repeuplement », in NAQD, n° 38-39 (1), pp 207-222.

[11] D. Hadjidj, « Du rural délaissé à l’urbain convoité », in. Collectif, Espace-population (actes de séminaire, université d’Oran, 04/2002), Dar El-Gharb, Oran, 2002

← Retour à la liste