Les inscriptions sur les stèles funéraires dans l’Ouest algérien : entre typologie et renouveau

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Patrimoine immatériel et formes d’expressions populaires

Problématique

Le lien de l’homme avec l’invisible et sa foi dans le « métaphysique » découle en grande partie de l’expérience de la mort, qui touche chacun. L’Algérie des années 1990 ouvre à cet égard de vastes perspectives. Les recherches anthropologiques menées aujourd’hui en Algérie portent sur de nombreux aspects de la vie sociale afin d’identifier les règles organisant les comportements individuels et collectifs. Il ne fait aucun doute que les recherches concernant les cimetières contribueront elles aussi à comprendre les évolutions passées et futures de la société.

Notre attention actuelle ne se limite pas à l’anthropologie de la mort, mais s’étend à l’étude des pratiques sociales à l’intérieur et à l’extérieur des cimetières, afin de découvrir les enjeux et significations de ce qui est absent ou marginalisé, en particulier l’écriture et la femme. Nous considérons ces deux éléments comme liés, car l’exclusion des femmes des cérémonies funéraires entraîne la disparition de l’écriture qui exprime quelque chose sur la vie. Nous distinguons entre l’écriture administrative, à l’instar de l’état civil (nom, prénom, date de naissance, date de décès…), et l’écriture alternative de nature humaniste et porteuse de message.

Ce projet est motivé par plusieurs questions :Les cimetières contemporains existent-ils en marge de la vie sociale, totalement insensibles aux transformations sociétales, ou s’adaptent-ils, comme d’autres institutions, aux changements sociaux ? Les inscriptions présentes sur les stèles funéraires peuvent-elles être considérées comme un « texte », un « message » ou un « discours » ?

Les observations préliminaires montrent que diverses formes de « pouvoir » trouvent leur place dans les cimetières. Il s’agit notamment des sanctuaires des saints visités par les fidèles, dont l’architecture (coupole, cour, couleur distinctive…) fait partie intégrante des anciens cimetières. Le pouvoir politique se manifeste également, notamment dans les cimetières des martyrs, à travers les symboles nationaux sur les tombes (étoile, croissant, couleurs nationales…), et même dans les cimetières publics. Le pouvoir administratif se traduit par les procédures d’autorisation d’inhumation et par l’écriture sur les stèles, souvent de type état civil, renforçant la fonction de contrôle. Sans le savoir, les acteurs sociaux suppléent à cette fonction administrative.

L’examen des stèles révèle la présence d’écritures en arabe et en français, montrant l’influence coloniale. On trouve également des objets domestiques déposés sur les tombes, permettant aux familles de les identifier plus tard, une pratique héritée des croyances populaires anciennes selon lesquelles les proches plaçaient des objets à disposition des défunts pour leur usage dans l’au-delà. Certains métiers, comme la construction, la soudure ou la gravure, trouvent également leur place dans les cimetières.

Tout cela indique que la gestion et l’organisation des cimetières ne peuvent être comprises uniquement à partir des prescriptions religieuses initiales, qui privilégiaient la simplicité (pas d’écriture, pas de construction, pas de couleurs, pas de gravures, pas de stèles…), mais qu’ils constituent des espaces ouverts au changement et à l’innovation. Cependant, deux éléments restent absents : la présence des femmes aux funérailles et l’écriture humaniste sur les stèles, comme dans les cimetières chrétiens ou les tombes pharaoniques.

Ainsi, les acteurs sociaux restent cantonnés à un type d’écriture fixe et rigide. La religion ne peut expliquer cela, car de nombreux éléments observés ne correspondent pas aux enseignements religieux initiaux, bien que la société coexiste avec eux. L’explication est donc sociale, particulièrement en ce qui concerne la position de la femme, qui, bien qu’apparaissant libre dans certains domaines (travail, éducation, vie publique…), demeure limitée dans l’imaginaire et la représentation sociale, ce qui maintient la force de l’interdiction et son ancrage dans certains espaces. Pour les hommes, ces pratiques préservent le « respect » du rituel funéraire, la place appropriée pour la femme, même émancipée, étant le foyer.

Objectifs du projet :Nous tenterons de relier l’exclusion de la femme à l’absence d’écriture humaniste sur les stèles, démontrant que la libération de la femme ne se limite pas aux domaines sociaux (travail, éducation, famille…), mais concerne un autre combat, rarement abordé aujourd’hui par hommes ou femmes : le droit pour la femme d’accompagner le cortège funéraire et d’assister aux funérailles. Sa libération sur ce plan implique la reconnaissance de l’égalité homme-femme dans l’humanité.

Aujourd’hui, les projets de développement et de renaissance se concentrent sur des centres (emploi, économie, savoir, médias…), marginalisant d’autres espaces tout aussi importants, comme les rites funéraires et les cimetières, riches en symboles et en charge émotionnelle influençant nos représentations de la vie.

Avec les changements sociaux, notamment la transition de la famille élargie à la famille nucléaire et l’autonomie des couples, cette indépendance influencera également la gestion des rites funéraires. Notre projet dépasse donc l’étude du passé et du présent ; il vise aussi à anticiper l’avenir.

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