Les imams en Algérie et le processus d'institutionnalisation de l'autorité religieuse

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Champ religieux et formes de religiosité

Problématique

La fin des années 1990 et la première décennie des années 2000 ont été marquées par une tendance du pouvoir politique en Algérie, à travers le ministère des Affaires religieuses, vers l'institutionnalisation du champ religieux. Cela s'est manifesté par un certain nombre de décrets, de lois législatives et d'instructions exécutives promulgués au cours de cette période pour ce que certains cadres locaux ont appelé, lors de nos entretiens, « l'organisation du secteur des affaires religieuses en Algérie » et « l'intérêt porté au statut et à la place de l'imam » par son intégration dans le corps de la fonction publique.

Le décret exécutif n° 08-411 du 24 décembre 2008, portant statut particulier des fonctionnaires appartenant aux corps spécifiques de l'administration chargée des affaires religieuses et des wakfs, a constitué un changement manifeste dans le statut symbolique de l'imam et la nature de sa mission. L'imamat dans les mosquées s'est transformé en une fonction publique régie par les règles et les lois de la fonction publique au niveau des conditions d'accès, des missions dévolues à chaque catégorie d'imams, ainsi que des droits et obligations.

Il convient de noter que cette mutation de la place de l'imam au sein de « l'institution mosquée » s'inscrit dans la continuité de la série de décrets susmentionnés, qu'il s'agisse de la construction des mosquées, des écoles coraniques, des zaouïas et des lieux de culte non musulmans, ou de la définition des prérogatives et des rôles des services et directions des affaires religieuses aux niveaux central et local. Cela va jusqu'à la définition des missions des acteurs dans les différents services : imams, inspecteurs, agents des wakfs, mourchidates (guides religieuses), enseignants du Coran et auxiliaires de mosquée.

Ce décret de 2008 indique l'existence d'un discours officiel sur le rôle de l'institution mosquée et ses missions, destiné à être mis en œuvre, en plus d'une focalisation préalable sur les limites de l'autorité de l'imam et la soumission de son discours religieux au contrôle des imams principaux, des inspecteurs ou de l'administration des affaires religieuses au niveau de la wilaya. Sur la base de cette nouvelle répartition des tâches, qui prend pour modèle la classification et la hiérarchie existantes dans les institutions de l'enseignement supérieur, apparaît la profondeur du changement opéré par la loi dans la fonction d'imamat et son sens : elle l'a fait passer d'une logique traditionnelle basée sur les missions de ce qu'on appelait le « Cheikh du Jame' » (où la mémorisation du Coran était le centre du statut de l'imam) à une logique de fonction au sens moderne, où le diplôme universitaire devient le critère principal pour définir les conditions d'accès au poste d'imam-khatib.

En l'absence d'une institution religieuse accréditée en Algérie (du moins jusqu'à présent), comme c'est le cas dans certains pays arabes ou musulmans, les imams constituent, selon leurs rôles et leur statut au sein de leurs mosquées et quartiers, l'une des formes de l'autorité religieuse au niveau local. Par conséquent, l'autorité religieuse de l'imam devient un champ de rapports de force disputé par de nombreux acteurs qui visent, pour diverses raisons, à l'utiliser pour influencer l'espace religieux et l'espace public d'une manière ou d'une autre. Chacun d'eux puise ses discours et ses pratiques religieuses dans des références, des écoles et parfois des rites (madhahib) différents. En plus de tous ces acteurs, il existe une direction locale des affaires religieuses qui supervise pratiquement la gestion du champ religieux au niveau local, s'appuyant sur les textes juridiques et les décrets encadrant la fonction d'imamat.

Dans ce contexte, nous tenterons dans ce projet de répondre aux questions de départ suivantes :

Quels sont les discours et les pratiques des imams en Algérie aujourd'hui face au processus d'institutionnalisation de l'autorité religieuse ?Quelles sont leurs positions vis-à-vis de ces lois et décrets visant à « organiser » les pratiques religieuses et les discours mosqués ?Quels sont les nouveaux phénomènes résultant de ce processus ?Comment les imams pratiquent-ils l'action syndicale ? Le mouvement syndical représente-t-il une tendance vers l'établissement d'une autorité religieuse « indépendante » chez les « imams-fonctionnaires » d'aujourd'hui ?

Si nous partons de l'hypothèse que le discours de formation des imams stagiaires et ses programmes font partie du processus d'institutionnalisation, comment les imams sont-ils formés dans les écoles officielles du ministère de tutelle ? Quels sont les contenus de ces programmes ?

Puisque la fonction de « mourchidate » (guide religieuse) est une fonction nouvelle dans le champ religieux algérien (introduite depuis 2002), comment ces femmes perçoivent-elles leur fonction ? Quels sont leurs profils sociaux et leurs parcours de formation ? Comment établissent-elles leur autorité dans les mosquées et quels sont les aspects de la contestation de l'autorité religieuse dans l'espace religieux féminin ?

Enfin, quelles sont les positions des imams (fonctionnaires ou stagiaires) et des mourchidates face aux discours religieux qui établissent des autorités religieuses concurrentes, qu'elles soient locales, nationales ou même issues des « télé-muftis » (فقيه الفضائيات) ?

Pour répondre à ces interrogations, nous analyserons d'abord les documents officiels publiés depuis 1998 sur « l'organisation du secteur des affaires religieuses » ainsi que les déclarations officielles des ministres (ancien et actuel) sur la situation de l'imam.

Si nous admettons l'hypothèse d'une tendance dominante vers la « salarisation des imams », liée à la demande de nombreux représentants des imams-fonctionnaires pour une augmentation des salaires[1], le cas des imams dans les mosquées ibadites à Ghardaïa (que nous examinerons dans le premier axe de ce projet) nous oblige à pousser la problématique de l'institutionnalisation vers une autre dimension. Dans les mosquées ibadites, l'autorité religieuse et le statut de l'imam ne relèvent pas directement de l'administration des affaires religieuses, mais d'instances coutumières telles que la Halqa des Azzaba au niveau du ksar et le conseil de Ammi Saïd. De plus, l'imam ibadite « n'est pas un imam salarié » (imam ratib) ; ce rite ne reconnaît pas la « salarisation de l'imamat », car l'une des conditions religieuses de l'imam est d'avoir un métier et de ne pas être rémunéré pour sa charge de diriger la prière. Ne sommes-nous pas ici face à d'autres formes de construction de l'autorité religieuse à travers cette donnée communautaire locale ?

Nous pouvons également supposer que l'un des résultats de la « fonctionnarisation de l'imam » et de sa salarisation par le Trésor public est le début de la formation d'un syndicat des imams en Algérie, un phénomène très récent dont on a commencé à parler en 1999 et qui s'est concrétisé en 2013. Nous tenterons, à travers le deuxième axe (Le syndicalisme chez les imams en Algérie), de rendre compte de la pratique syndicale de ces acteurs religieux et de leurs réactions face au processus d'institutionnalisation dont ils sont à la fois le produit et un maillon essentiel.

Dans un troisième niveau, nous étudierons la formation des imams dans les écoles sous tutelle (Axe 3 : La formation des imams et le discours d'institutionnalisation de l'autorité religieuse). Nous analyserons les programmes ainsi que les discours et positions des imams en formation.

Enfin, le quatrième axe intitulé « Les mourchidates et les conflits d'autorité dans les mosquées : cas d'Oran et de Tlemcen » analysera les parcours et les pratiques de ces guides religieuses, en tant que manifestation du processus d'institutionnalisation, et comment elles tentent d'asseoir leur autorité face aux différents courants religieux et politiques.

[1] En juin 2014, le ministère des Affaires religieuses a annoncé une augmentation des primes des imams à hauteur de 60 % du salaire, selon les grades et les échelons.

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