Les crises sociales en Algérie depuis 1989: Approches de gestion et des modes de résolution des crises des Arouch et de Ghardaïa

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Villes et pratiques urbaines
Mots-clés : Crise Économie Identité Politique Société

Problématique

Dans leur évolution historique, les sociétés humaines sont exposées aux crises dont les causes sont nombreuses et diverses. Bien qu’il soit difficile de recenser toutes ses origines, les crises se présentent comme étant un phénomène naturel qui frappe la société dans laquelle les contradictions politiques, économiques et sociales sont arrivées à un tel point de développement que le changement devient inéluctable. Toutefois, il convient de souligner que toutes les crises n’engendrent pas les mêmes effets sur le devenir de la société. Alors que certaines jouent le rôle d’exécutoire, et à ce titre, elles sont salutaires pour la paix sociale et le vivre ensemble, d’autres, par contre, sont dévastatrices, tant au niveau du délitement de l’Etat que dans le désordre qu’elles entrainent.

Une analyse exhaustive des grands bouleversements qui ont émaillé le XX siècle, particulièrement, montre que les crises, tant dans leur essence que dans leurs effets, se caractérisent par leurs aspects historique, anthropologique et entropique[1].

Concernant le premier aspect, il est admis que dans leurs différentes manifestations, les crises sont considérées comme étant le moteur dans l’évolution des sociétés. Dans ce cadre, faut-il souligner, que la crise ne peut être dissociée de l’histoire d’un pays tant qu’elle en constitue les jalons révérenciels sur lequel repose sa mémoire et son devenir. A ce titre, son étude renseigne sur les failles d’un système, ses capacités de résilience et l’issue des changements. Hormis les nations développées, celles du Sud n’accordent pas beaucoup d’importance à l’analyse historique des crises pour en élaborer, à partir de leurs expériences, les politiques de sécurité publique ; ce qui explique, en partie, la récurrence des conflits et les affrontements locaux.

Au sujet de leur trait anthropologique, les crises affectent directement l’être dans sa totalité. Que ce soit dans les conflits économiques où le démuni affronte le propriétaire des moyens de production, contre l’Etat lorsque le gouvernant ostracise l’espace public et dénie au citoyen le droit d’exercer sa liberté, ou encore entre groupes sociaux dont la socialisation n’est pas arrivée à dissoudre leur esprits communautaires, les crises façonnent et déterminent la condition humaine, tant dans son côté politique, qu’économique et social. En d’autres termes, elle construit et déconstruit son habitus.

Quant à la dimension entropique, il suffit de recenser les grandes crises qui eurent lieu au XXe et le XXI e siècle pour se rendre compte comment le progrès économique et technologique, la complexité des relations sociales et la mondialisation des échanges ont amplifié le degré d’intensité des crises, élargi leur champ d’amplification et engendré d’une manière exponentielle le désordre dans la société. Actuellement, c’est cette dimension qui semble s’imposer comme paradigme pour comprendre l’importance des crises et leurs effets sur la sécurité nationale des pays et leur stabilité politique.

Dans la région arabe, le Moyen-Orient et le Maghreb, la première et le début de la moitié du XXIe siècle furent marquées par la révolte du Printemps arabe, à l’origine des guerres civiles qui déchirent quelques pays, bien que ces derniers aient arboré, dans le passé, une solidité institutionnelle. Le reste dont la rente a permis d’endiguer jusqu’ici l’onde de choc, vit encore sous la menace d’un risque déstabilisateur. Dans ce contexte, il importe de s’interroger comment les Etats de certains pays arabes se sont effondrés ? s’agit-il à la base d’une crise sociale ignorée, mal résolue, ou réprimée, et dont les sédiments des refoulements de leurs populations ont atteint un degré de fermentation tel que l’explosion était irréversible.

Ne pouvant, à priori, exclure l’influence des facteurs géopolitiques dans la situation chaotique qui frappe les pays arabes , la crise interne doit être considérée comme l’origine principale des bouleversements actuels dont l’étude doit s’inscrire dans une approche globale prenant en ligne de compte un état des lieux des crises, leur diagnostic, leurs causes comme leurs ressorts et la manière réussie ou non de leur règlement.

C’est dans ce cadre que nous comptons mener notre projet portant sur les crises en Algérie.

A l’instar des pays en voie de développement, l’Algérie, inscrivant sa démarche dans une perspective moderniste, s’est trouvée exposée aux conflictualités résultant, non seulement des frottements entre les aspirations de développement et les frustrations d’une populations qui attendait de l’Etat national ce que lui refusait l’Etat colonial, mais aussi des archaïsmes qui frappent la société. S’il s’agit d’un mouvement tout à fait naturel, il convient, dès lors, de l’appréhender comme étant une secousse provoquée par les changements sur une réalité trop rigide, se convulsant devant tout projet de transformation. Toutefois si ce premier élément d’analyse permet de circonscrire l’essence même de la crise, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas le seul.

Ainsi, à partir de la fin des années soixante, un autre élément fit son apparition. Avec les effets de la politique de développement à caractère socialiste, les retombées, tant sur le niveau de vie matériel du citoyen qu’en matière d’éducation et de santé publique, ont eu des incidences sur le degré de conscience nationale des Algériens, les amenant à revendiquer et à remette en cause les logiques d’élaboration des politiques publiques, construites, jusqu’ici, selon une logique monolithique. Ces deux éléments nous informent sur les deux mouvements de la crise en Algérie, l’un venant d’en haut, c’est dire de l’Etat, et l’autre d’en bas, c’est-à-dire du citoyen. Cependant, ces deux éléments ne peuvent à eux seuls circonscrire le champ d’une crise et nous instruire sur les acteurs impliqués. Dans d’autres conflictualités, il pourrait que les événements soit de l’œuvre de nombreux acteurs, chacun agissant suivant ses propres motivations. En d’autres termes, la crise éclate et perdure sur l’action de trois ou plusieurs mouvements actionnés par de différents protagonistes. Dans le cas des événements de Ghardaïa, par exemple, la conflictualité met en jeu les Ibadites, les Chambi et les autorités.

Bien que la posture des acteurs et leur actions nous paraisse une démarche pertinente dans l’approche des crises, elles ne peuvent, cependant, suffire à analyser le phénomène dans sa globalité tant qu’elle ne pas prend en considération les différentes causes, qu’elles soient politiques, économiques, sociales et identitaires, le contexte des crises et l’interaction de plusieurs facteurs.

Pour saisir cette projection, il importe de voir si toutes crises s’inscrivent dans la même logique, suivant les éléments d’approches exposés précédemment pour pouvoir étayer notre examen.

La rétrospective historique des crises nous apprend que l’Algérie a connu quatre sortes de crises : politiques, économiques, sociales et identitaires.

Bien que les crises politiques aient toujours concerné des acteurs faisant partie des équipes au Pouvoir, elles présentent une particularité au sens où elles se déroulent dans un champ fermé loin de la société[2]. Loin d’écarter tout effet sur le paysage politique, elles peuvent accélérer le déclenchement de la crise, lorsque la situation économique et sociale est déjà arrivée à un seuil critique.

Au sujet des crises économiques, elles adviennent, dans le cas algérien, lorsque la rente pétrolière et gazière, source de financement de l’économie, se tarissait. Dès lors, habituée à un train de vie, la population ne pouvant supporter la réduction des dépenses sociales, entre en contestation contre l’autorité dont la forme la plus violente peut menacer l’ordre public et générer un état d’insécurité.

Quant à la crise sociale, elle exprime un malaise général dont les causes, à première vue, politiques et économiques, peuvent être nombreuses et difficilement identifiables, tant que les facteurs sont divers et peuvent provenir d’une situation non envisageable. Etant la plus importante, la crise sociale suppose dans son analyse la manière qui permet de cerner le contexte, l’interaction avec les autre crises qui l’ont précédée, et comment elle met en branle toutes les franges de la société.

Pour la crise identitaire, il nous parait difficile de la situer en Algérie puisque nous ne pouvons, au départ, affirmer qu’elle s’est déclenchée d’elle-même. Les rares études sont partagées sur leur origine. Toutefois, elles n’excluent pas toutes que leur déclencheur reste toujours rivé à des problèmes sociaux sur lesquels les acteurs échafaudent leur revendication politique et identitaire. Cette remarque trouve sa justification dans la crise en Kabylie appelée « l’affaire des Arouch ».

Pour démontrer l’importance des crises sociales en Algérie il suffit de mentionner que depuis l’avènement du pluralisme politique, consacré par la constitution du 29 février 1989, la protesta est devenue un recours quasi- systématique des citoyens revendiquant à tort ou à raison un droit dans toutes les communes de l’Algérie. Or, si cette réalité donne l’apparence que la rue s’est habituée aux manifestations et les sit-in de tous ordre , situation exprimant une déception et un malaise devant l’incapacité et la paralysie bureaucratique des autorités, il n’est pas exclu que cet état larvé peut dégénérer en une conflictualité dont le champ peut partir d’une localité et s’étendre à une région, voir au territoire national. Alors que les autorités sont actuellement bernées par les résultats d’une gestion quotidienne et provisoire des crises sociales, répondant aux doléances jusque-là réalisables, il importe, selon notre avis, de penser dès maintenant à une politique de gestion des crises qui doit s’inscrire dans la durée. Pour ce faire, cette politique nécessite au départ une approche interdisciplinaire pour cerner la crise sociale dans sa globalité, expliquer ses ressorts et saisir ses enjeux pour situer les défis qui se posent aux gouvernants.

[1] ERWHIN Nihan Céline, Une pensée de la crise : la politique aux prises avec la morale et la religion

[2] LECA Jean, VATIN Jean-Claude, L’Algérie politique, institutions et régime, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1975

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