Les confréries soufies en Algérie et leur relation au politique : le cas de la confrérie Alawiyya

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Champ religieux et formes de religiosité

Problématique

Ce que l’on observe ces dernières périodes, c’est le retour en force du courant soufi sur le devant de la scène, une question devenue l’un des sujets les plus controversés, tant dans le monde islamique que dans le monde occidental. Cela nous amène à parler du soufisme dans sa forme confrérique, car cette dernière, à travers les zaouïas, les sanctuaires et autres lieux, l’a rendu plus répandu et plus populaire.

En ce qui concerne l’Algérie, ce soufisme confrérique s’est davantage développé à partir du IXᵉ siècle de l’Hégire, et les confréries soufies s’y sont multipliées à l’instar du reste du monde arabo-islamique. L’opposition des cheikhs soufis, d’une part à l’autorité politique et d’autre part à celle des juristes (fuqahâ’), les a conduits à se retrancher aux côtés des classes populaires. Par ailleurs, les grands cheikhs soufis étaient connus pour leurs efforts visant à résoudre les problèmes quotidiens des gens, pour leurs revendications publiques des droits du peuple et pour leur intervention auprès des gouvernants afin de satisfaire les besoins des gens ordinaires. Ces fonctions se sont maintenues, avec certaines transformations et adaptations, jusqu’à la période postérieure à l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Selon les chercheurs, le soufisme repose sur la reproduction du sens en s’appuyant sur la fonction positive de cette reproduction (certains historiens évoquent toutefois un rôle négatif des confréries soufies). Cette fonction apparaît particulièrement en période de crise. Ainsi, durant la période fatimide, on a eu recours au soufisme pour reproduire la nouvelle culture sunnite ; et à l’époque des Mongols, lorsque les systèmes politique et juridique ont décliné, il ne resta sur la scène religieuse et culturelle que les cheikhs soufis et ce que l’on appelle la « baraka » soufie, laquelle leur permit de porter le flambeau du renouveau des valeurs religieuses et de préserver la cohésion sociale. C’est alors que les zaouïas se sont imposées de manière remarquable (E. Geoffroy, 2009).

Dans l’Algérie d’aujourd’hui, l’enjeu apparaît encore plus clairement, tant pour les dirigeants politiques que pour les différentes forces participant à la vie politique, partisane et intellectuelle. Toutes cherchent à faire de la vision spirituelle de l’islam, telle qu’elle s’inscrit sous l’égide générale du soufisme, la vision souhaitée, comme alternative à l’islam politique « djihadiste » qui, notamment durant les années 1990, s’est caractérisé par toutes les formes de violence. La plupart de ces forces politiques et intellectuelles attribuent la prédominance de ce modèle (l’islam djihadiste) à la lutte menée par le régime politique après l’indépendance, ou du moins à sa négligence du soufisme et des zaouïas.

La situation actuelle de l’Algérie, dans l’ensemble des forums intellectuels et politiques, montre que le soufisme, dans les domaines religieux, spirituel, social et politique, est devenu plus présent. Cela se manifeste à travers la réhabilitation des zaouïas et de leur rôle éducatif et social, la présence des cheikhs et leur participation aux instances et décisions fondamentales, aux manifestations politiques, aux élections, à la résolution des conflits, entre autres.

L’institution qui encadre l’action soufie tant au niveau de l’individu qu’à celui de la société — dans sa culture, sa politique et son économie — est la zaouïa. Celle-ci constitue un espace où vivent les composantes de la communauté soufie : cheikh, disciples et sympathisants au service de la voie soufie. Ces derniers peuvent être des savants formés dans des institutions autres que la zaouïa et chargés de missions éducatives telles que la mémorisation du Coran, l’enseignement des bases de la langue arabe — grammaire, morphologie, rhétorique et littérature en général — ainsi que d’autres savoirs.

Du fait de l’ancrage de la zaouïa dans la composante nationale de tout État où elle exerce son activité, elle participe aux projets nationaux de l’État auquel elle appartient. À ce titre, la zaouïa peut revêtir le statut d’une association « indépendante » à caractère civil dans certains aspects de son action. Par ailleurs, elle adopte une démarche qui confère à l’action soufie interactive deux niveaux : un niveau spécifique consacré à l’éducation des disciples dans le cadre de la formation spirituelle, et un second niveau relatif à la réforme de la société et à la protection de son identité religieuse et culturelle, afin de transformer l’environnement social en un cadre réceptif aux valeurs spirituelles et morales de la religion, que le soufi considère comme le fondement de la religiosité.

Étant donné que le champ de recherche porte sur la zaouïa en tant qu’institution religieuse, spirituelle et sociale, il est nécessaire d’examiner la manière dont elle interagit avec les programmes politiques qui tracent la destinée du peuple et en déterminent les orientations. Tout cela nous conduit à nous interroger sur le rôle que jouent des institutions traditionnelles fondées sur des principes religieux et spirituels dans des pratiques liées à la modernité, à la citoyenneté et à l’État de droit. La zaouïa y assume parfois le rôle de la justice, de l’école, de la société civile, voire même des partis politiques.

Qu’est-ce qui fait que les zaouïas occupent une telle place dans la vie politique et sociale, au point de dépasser souvent les institutions religieuses officielles telles que les mosquées ? Quelle est la fonction des cheikhs de confrérie et quelle est la nature du statut exceptionnel qu’ils occupent ? Dans quelle mesure la zaouïa soufie possède-t-elle une capacité de mobilisation, aussi bien en milieu urbain que rural ? Enfin, ce sont-elles les zaouïas qui influencent le politique, ou est-ce le politique qui les influence ?

Nous abordons la question de la relation entre les confréries soufies et le politique à travers une zaouïa algérienne qui compte des adeptes dans toutes les régions du pays : la zaouïa al-ʿAlâwiyya. Nous y examinons les objectifs du soufisme et son projet global, allant de l’individu à la société, à travers les textes de cette confrérie, qu’il s’agisse de sa production journalistique ou des cérémonies et autorisations qu’elle a reçues de l’autorité politique, lesquelles témoignent de ses activités culturelles et sociales, voire de sa participation à la prise de décision politique. Nous évoquons également la réalité de la zaouïa, son histoire et ses évolutions — à travers ses cheikhs, du cheikh Mustapha al-ʿAlâwî à Khaled Ben Tounès — ainsi que les raisons de sa création et de sa structuration institutionnelle, éléments que l’on peut mettre en évidence à travers l’observation du travail de terrain de la zaouïa al-ʿAlâwiyya.

L’anthropologie religieuse maghrébine a proposé plusieurs modèles d’analyse de l’importance des zaouïas dans la région et en Algérie, tant dans la lutte contre le colonialisme que dans la préservation de la cohésion sociale et la participation politique. À titre d’exemple, nous évoquons les travaux de Fanny Colonna, Berque, E. Geoffroy, ainsi que ceux de Néji El-Amri en Tunisie sur « le soufisme et son lien avec la wilāya », ceux du laboratoire Études (sous la direction de Mustapha Tlili, Sainteté et politique, 2012), en plus des travaux de Halima Ferhat (Le soufisme et les zaouïas au Maroc, 2003), des publications du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), notamment la revue Insaniyat (2011), des travaux de Mohamed Brahimi Salhi sur la confrérie Rahmâniyya en Algérie, ainsi que des numéros de Insaniyat consacrés au « local en mutation », au « religieux » et aux différentes enquêtes portant sur le fait religieux.

L’ensemble de ces travaux nous a permis, sur le plan théorique, de reconsidérer la confrérie soufie comme une institution qui apparaît traditionnelle par sa structure, mais complexe par ses fonctions ; certains la relient même aujourd’hui à la modernité. Nous nous appuierons sur la thèse d’Éric Geoffroy (L’islam sera spirituel ou ne sera plus, Paris, 2009), qui met en lumière la présence des zaouïas soufies dans tous les domaines de la vie. À partir de là, nous avons souhaité tester la nature de ces fonctions, qui articulent le religieux et le profane, de manière opérationnelle à travers la confrérie al-ʿAlâwiyya, dont le centre se trouve à Mostaganem, mais dont les zaouïas sont présentes dans toutes les villes algériennes, et même à l’échelle mondiale.

Dans ce cadre, nous procédons à une analyse de contenu, notamment à travers l’étude des textes fondateurs et organisationnels ainsi que de la littérature propre à la zaouïa. Nous recourons également à la technique de l’entretien, à l’aide d’un guide d’entretien destiné aux acteurs concernés : le cheikh, le muqaddam et les disciples (murîdîn).

Ainsi, nous aborderons la relation entre les confréries soufies et le politique à travers quatre axes :

le discours des confréries soufies et leurs positions politiques ;le cheikh, sa place religieuse, politique et sociale, ainsi que sa baraka ;les confréries soufies face aux questions d’intérêt général et leur contribution à la vie sociale et économique ;l’action associative au sein de la confrérie soufie.
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