L’émigration des compétences algériennes : cas des médecins

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Harga et migrations
Mots-clés : Algérie Compétences managériales Médecins Migration Santé

Problématique

A l’instar du projet précédent, Expériences migratoires en Algérie contemporaine (CRASC, 2012-2015), ce projet s’inscrit dans la perspective de recherche d’Abdelmalek Sayad.

En effet, il part du modèle élaboré par A. Sayad sur « les …trois âges‟ de l’émigration algérienne en France » (1977). Sans faire ici la présentation complète de cet article important, nous reproduisons la partie qui résume l’histoire de cette émigration :

« (…) Dans un premier temps, jusqu’au lendemain de la seconde Guerre mondiale (approximativement), l’histoire de l’émigration des Algériens vers la France se confondait avec l’histoire d’une société paysanne qui luttait pour sa survie et qui attendait de l’émigration qu’elle lui donne les moyens de se perpétuer en tant que telle. Dans un second temps, pour une masse de paysans non seulement appauvris mais totalement prolétarisés, l’émigration constituait l’occasion privilégiée -peut être la seule qui leur soit donnée- de réaliser les aspirations que leur nouvelle condition autorisait et interdisait à la fois. Plus récemment (depuis l’indépendance de l’Algérie surtout), achevant le processus déjà engagé depuis plus de trois quarts de siècle, l’émigration a fini par déterminer l’implantation en France d’une communauté algérienne relativement autonome tant à l’égard de la société française qu’elle côtoie qu’a l’égard de la société algérienne dont elle tire ses origines ».

De nouveaux indicateurs sur l’émigration algérienne sont par ailleurs relevés:les acteurs du phénomène migratoire (femmes, Harraga, intellectuels ; et non des paysans) ; les destinations (Espagne, Allemagne, UK, USA, Canada ; et non seulement la France) ; le retour des immigrés (et pas l’installation définitive au pays d’accueil). Tous ces phénomènes, constatés depuis les années 1980, ne cadrent pas avec le modèle d’A. Sayad et ont autorisé certains chercheurs à parler d’un « quatrième âge » (Collyer Michael, 2012 : 109-113).

L’émigration des compétences est considérée dans ce projet comme un des indicateurs majeurs de cet « quatrième âge » d’émigration algérienne, ou du moins du « post troisième âge » car à la différence du profil des émigrés décrit par A. Sayad, essentiellement des paysans, ces émigrés du « quatrième âge » sont caractérisés par leurs hautes qualifications et leur secteur d’activité, le secteur tertiaire en l’occurrence.

Mais malgré l’importance de la recherche sur ces nouveaux acteurs pour la sociologie de l’émigration-immigration algérienne, nous ne pouvons que constater la rareté des études dans ce domaine et particulièrement des études de cas. Toutefois, la dernière étude du CREAD (2015) est très importante en la matière. Elle fournit non seulement des données statistiques sur la migration des compétences algériennes, mais aussi des indications théoriques très utiles, particulièrement la distinction entre les deux écoles dites « pessimiste » et « optimiste » : alors que la première est d’inspiration marxiste avec son modèle centre-périphérie, la deuxième est d’inspiration néo-classique prônant «les bienfaits des migrations des scientifiques pour l’humanité » (Ibid. : 10). Et l’étude de conclure : « L’opposition entre ces deux écoles de pensée a évolué dans le temps. Il semble même qu’on s’oriente vers un certain consensus. On reste toujours à la recherche d’une compensation» (Ibid.).

Le débat théorique est donc toujours ouvert et cette étude du CREAD nous incite à approfondir davantage la recherche sur la migration des compétences algériennes et celle des médecins en particulier et ce, pour contribuer aux recherches sur le « quatrième âge » de l’émigration-immigration algérienne.

En plus de ce motif théorique, il y a un autre qui est à l’origine de ce projet, un motif pratique basé sur des constatations dans le secteur sanitaire public.

En effet, en l’an 2000 par exemple, les établissements hospitaliers spécialisés étaient en nombre de 31. Leur nombre augmentaient à 66 en 2012. Dans la même période, le nombre de polycliniques augmentaient de 497 à 1601 et le nombre des salles de soins augmentaient de 3964 à 5545 (Ministère de la santé: 19-20).

Pour la même période 2000 - 2012, le nombre de praticiens dans le secteur public a évolué de 20437 à 41993 (spécialistes, généralistes, dentistes et pharmaciens). Le ratio de couverture est passé de un praticien pour 786 habitants à un pour 521 habitants (Ibid. : 14). Pour le corps paramédical, son effectif est passé de 87012 à 117590 et le ratio de couverture est passé de 1 pour 350 habitants à 1 pour 319 habitants (Ibid. : 16).

Malgré cet effort considérable, des disparités régionales en matière de couverture du personnel médical sont constatées. Les statistiques disponibles pour l’année 1998, quoique un peu ancienne, nous renseignent sur ces disparités entre les régions du pays :

Tab.01 : Effectif des praticiens dans les CHU en 1998

Praticiens Régions

Corps médical

Corps paramédical

Centre

68

94

Est

53

196

Ouest

41

127

Sous-Total 01

162

417

Sud-Est

16

33

Sud-Ouest

15

34

Sous-Total 02

31

67

Total

193

484

Source : ONS, Statistiques sociales-santé, 1998

Ainsi, comme le montre ce tableau, les régions du Nord du pays (Centre, Est et Ouest) totalisent 83,93% des effectifs du corps médical et 86,15% du corps paramédical alors que le pourcentage est de 16,07% et 13,85% respectivement pour les régions du Sud.

En plus de ces disparités régionales, l’émigration des médecins vient compliquer davantage la situation du secteur de santé. Malheureusement, rares sont les études qui sont consacrées à ce phénomène mais voici néanmoins quelques premières indications:

Le cas des pneumologues est exemplaire à ce propos. Selon le président de la Société algérienne de pneumo-phtisiologie : « en 2011, sur les 73 pneumologues qui avaient été recensés par un jury ad hoc, 07 d’entre eux seulement sont restés en Algérie, la majorité ayant quitté le pays pour aller exercer dans des hôpitaux français, canadiens ou autres et dans des laboratoires privés » (Quotidien d’Oran, 04/04/2015).

Toujours en France, l’ordre des médecins présente des chiffres éloquents sur cette émigration des médecins algériens. Le nombre global des médecins nés hors France est 54 168. Le pourcentage des médecins originaires du Maghreb est 40% dont la moitié sont originaires d’Algérie. Leur nombre est estimé de 10 318 médecins et, ce qui est important pour notre sujet, 27% ont été formés en Algérie (El Watan, 15/04/2015, d’après rapport CREAD).

Enfin, selon un préjugé répondu, exercer le métier de médecin est un révélateur de réussite sociale, alors que dire de son exercice à l’étranger ! Or, L’émigration des médecins algériens n’équivaudra pas automatiquement la reconnaissance immédiate de leurs compétences ni la garantie des conditions de travail qu’ils espéraient trouver. Ils subissaient/subissent eux aussi les effets de la discrimination voir du racisme. Le chirurgien Rédha Souilamas, qui relate son expérience dans son ouvrage La couleur du bistouri (2012), est un cas illustratif de ce que peuvent rencontrer les médecins immigrés en France. Autre cas illustratif est celui des médecins immigrés au Canada et le problème d’équivalence de diplômes (Marie-Jeanne Blain et all., 2012).

Le motif pratique du projet peut être formulé ainsi : alors que l’Etat déploie des efforts importants en matière de santé (infrastructures et personnel) et travaille pour faire face à des disparités régionales considérables, l’émigration des médecins vient compliquer la tâche des autorités publiques pour la prise en charge des patients. Etudier le phénomène migratoire des médecins, sa genèse et ses effets, aussi bien pour les médecins immigrés que pour le système de santé, a donc son importance pour l’action publique dans ce secteur stratégique.

Pour réaliser ce projet donc, nous traduisons ainsi ses motifs aux questionnements suivants: Sur le plan théorique, nous volons savoir où en est la recherche sur la migration des compétences, et particulièrement celle des médecins, et quels sont les cadres théoriques sous-tendant ces recherches ?

Sur le plan de la recherche concrète, nous tâcherons à répondre aux questions suivantes :

- Quel est historique du phénomène d’émigration des médecins ?

- Quelles sont ses aspects juridiques ?

- Quel est son impact sur le plan de l’économie de santé du pays ?

- Comment était conçu et réalisé le projet migratoire du médecin immigré?

- Quelles sont les opinions des étudiants en médecine sur le projet migratoire ?

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