Divorce, parentalités, stigmate et changements sociaux

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Familles, femmes, enfance et personnes âgées et la question de la solidarité
Mots-clés : Affectivité Algérie Carences d’autorité Divorce Monoparentalité Stigmate

Problématique

Le divorce, si l’on croit les médias serait le problème du siècle en Algérie. Des chiffres émanant du ministère de la justice signalent que les taux ont plus que doublé de 2007 à 2014, passant de 34 000 à 70 000 divorces par ans. Ce chiffre est sous-estimé, selon la sociologue Dalila Djerbal (cité par Jeune Afrique ).

Le divorce n’est pas simple dissolution d’un contrat entre un homme et une femme. Le divorce comporte des enjeux et des implications importantes et touchant l’ensemble des membres de la famille : sur le logement, le travail, le bien être, la santé physique et mentale, etc. Mais les enfants restent de loin les plus affectés par cette décision prise par des adultes qui parfois, trop enfoncés dans leur griefs, les oublient et oublient leurs ressentis. Les effets dont vont pâtir tous les membres de la famille à plus ou moins long terme sont multiples et dépendent de facteurs complexes :

- a) Sur le plan juridique : le code de la famille de 1984 a été qualifié de « code l’infamie/ de l’infamille (Lalami, 2012), et a été modifié en 2005 (cf. Nahas Mehieddin 2010 ; Saidi ; Mahiou 2012, etc.) et beaucoup de changements ont été introduits, ces changements ont été bien accueillis par les associations féminines et les femmes en général, même si la question du wali a divisé la société en deux : une partie pour son retrait une autre partie contre ce qui a amené le président à ouvrir le choix à la future mariée. Une des retombées la plus visible de ce changement a été l’institutionnalisation du Khol’a (ou Khul’). K. Saïdi nous dit que « La nouvelle rédaction de l’article 54 du Code de la famille ouvre à l’épouse un droit unilatéral au divorce sans être l’équivalent de la répudiation à l’initiative du mari. L’innovation majeure réside dans la volonté de la femme de mettre fin à l’union sans l’accord du mari moyennant le versement par la femme d’une compensation au mari ».

- b) La nature du divorce par consentement mutuel, unilatéral comme dans le cas de la répudiation ou comme dans le cas du Khol’ (خلع) qui cristallise tous les ressentiments et les réfutations (« c’est haram disent certains, c’est ayb disent d’autres", etc.). Cette compréhension controversée est relevée par N. Aït Zaï20188)( qui la ramène aux « inégalités contenues dans le code de la famille, notamment en matière de divorce. Elle constate que la répudiation, qui constitue 49% des divorces, est parfaitement acceptée, pendant que le khôl’â, qui ne représente que 11% des divorces, est diabolisé ». D’autres analyses la ramènent à l’inégalité des époux dans le droit algérien et d’autres encore à l’ambivalence du politique algérien (Mahiou ; Graba 2013 ; etc...). Cette inégalité n’est pas sans effets sur l’équilibre des mariages et en particulier lors de leur dissolution.

- c)La façon dont l’entourage du couple réagit (refus, stigmatisation, violence ou soutien, protection de la mère et de ses enfants) : ce qui va conditionner le soutien social…

c) L’autonomie de logement et autonomie financière de l’épouse quand elle a la garde des enfants.

Ces facteurs vont atténuer ou aggraver les effets du divorce qui seront à divers niveaux :

1) Sur le plan socio-économique

- Les divorces touchent toutes les classes sociales et comme les moins nantis sont beaucoup plus nombreux que les nantis, les répercussions financières sont souvent lourdes de conséquences sur le budget familial. En effet, un salaire même partagé en deux est insuffisant d’un côté comme de l’autre. Les grandes villes regorgent de femmes mendiantes avec leurs enfants, des femmes cherchant de petits boulots pour compléter leur maigre pension alimentaire.

2) Sur le plan de l’affectivité et l’exercice de la parentalité

Un autre effet non moins important concerne l’exercice de la parentalité. Les parents peuvent partager la garde, s’entendre ou se déchirer pour la garder. Le père peut se désintéresser totalement de ses enfants et ne payer la pension que sous la contrainte. Cela risque d’obliger la femme à chercher des moyens pour compléter ses maigres revenus : une femme qui court pour compléter ses subsides, et un père éloigné, risquent d’induire une précarité et de troubler profondément l’exercice de la parentalité. En effet des travaux montrent que les enfants de familles monoparentales avec des mères chef de famille ayant de bonnes conditions de vie ou soutenues s’en sortent aussi bien que les autres (Cf. Mucchielli, Laurent 2000 .)

Par contre des familles monoparentales vivant dans la précarité présentent deux risques majeurs :

- Risque de développer une relation fusionnelle entravant l’autonomie de l’enfant, soit de développer des conduites très ambivalentes.

- l’absence d’exercice de la paternité risque d’induire des carences de soins paternels, des carences d’autorité. Des études montrent que ces enfants ayant manqué de modèle paternel peuvent développer des difficultés à respecter l’autorité. Le père est un modèle identificatoire qui aide à la structuration du psychisme de l’enfant, ces carences ne risquent-ils pas de créer un vide qui va empêcher le développement d’un moi structuré, adapté à son milieu (Anna Freud, Bowlby, Spitz, B. Moutassem-Mimouni).

- La société, malgré les changements sociaux et l’évolution de la situation de la femme, reste réticente sur le divorce et la divorcée : pour cette dernière, le divorce n’est pas forcément la panacée. De nombreux facteurs entrent en jeu : survivances de réflexes patriarcaux, rendant la femme responsable de tous les maux ; rejet du divorces par certains milieux traditionalistes ; difficulté pour une femme divorcée de trouver un parti (alors que les hommes se remarient facilement, les femmes divorcées ont bien plus de difficultés), etc.

- Le rejet patent ou latent des enfants du deuxième conjoint. Si l’image de la/le marâtre/parâtre a nourri l’inconscient collectif au point de se trouver dans tous les contes et mythes de toutes les cultures (K. G. Jung), c’est qu’elles ont des effets certains sur les enfants. Dans ces cas, la parentalité serait-elle suffisamment adaptée aux besoins des enfants ? Le couple aurait-il suffisamment de maturité pour trouver les compromis nécessaire à un équilibre familial. Les familles recomposées ne sont pas l’apanage de l’Algérie ou du Maghreb, elles se multiplient de plus en plus à travers le Monde et font l’objet de nombreuses recherches

- Un autre effet, quoique marginal concerne le divorce des couples ayant pris des enfants en kafala. En droite ligne du droit patriarcal, l’enfant makfoul était au nom du kafil seul. Le législateur n’avait rien prévu pour ce dernier en cas de divorce et même de décès. L’épouse, principal acteur de cette kafala, n’a aucun rôle prédéfini. Ce n’est que dernièrement, que la kafala est établie au nom du couple.

- Un dernier cas de figure semble prendre de l’ampleur, c’est le refus de reconnaitre l’enfant né après le divorce.

Le divorce ne risque pas de régresser compte tenu de l’évolution des mentalités. Les masculinités et les féminités se remodèlent, se transforment et nécessitent un remaniement des modes de comportements et de conduites entre les unes et les autres. Dans le prolongement de cette étude, nous tenterons aussi de faire un parallèle avec le veuvage où l’on retrouve les mêmes constantes. Les effets de la perte du père (ou de la mère) sur les enfants, la garde de ces derniers, les problèmes liés au remariage, à l’héritage…Les causes sont certes différentes avec les divorcés, les veufs (et surtout veuves) et leurs enfants se retrouvent dans des situations similaires (matérielles et affectives).

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