Bienfaisance et action sociale en Algérie coloniale. Etude socio-historique dans l’Oranais (1900-1950). BASAC

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Familles, femmes, enfance et personnes âgées et la question de la solidarité
Résumé

Comment les sociétés d'action charitable et sociale se sont-elles développées dans l'Algérie coloniale ? Comment ont-elles soutenu la population musulmane dans un contexte marqué par l'exclusion, la pauvreté et la marginalisation ?

Comment les organisations caritatives se mobilisaient-elles sur le terrain ? Quelle était la différence entre les associations de bienfaisance et d'action sociale dans l'Algérie coloniale, particulièrement dans la région d'Oran ?

Telles sont les principales questions auxquelles ce projet de recherche vise à répondre.

En étudiant l'œuvre caritative menée par ces associations, ce projet ambitionne de mettre en lumière, d'une part, les dynamiques créées au sein de la société algérienne et, d'autre part, les relations nouées avec l'administration coloniale en termes de gestion des biens, des dons et de l'administration.

Il vise également à analyser les conditions ayant conduit à la naissance d'une « conscience musulmane » agissant dans une temporalité nouvelle, marquant l'intérêt des notables, des clercs et des hommes politiques pour les questions sociales et les conditions de vie de la population algérienne.

Le troisième objectif de ce projet est de comprendre le rôle joué par les associations caritatives dans la structuration du champ social et culturel, à travers leurs actions et les trajectoires de leurs principaux dirigeants.

Problématique

Comment les sociétés de bienfaisance et d’action sociale se sont-elles développées en Algérie coloniale ?Comment ont-elles participé au soutien de la population musulmane dans un contexte marquée par l’exclusion, la pauvreté et la marginalisation?

Comment les acteurs de bienfaisance se mobilisent sur le terrain ? En quoi se distinguent les associations de bienfaisance et d’action sociale en Algérie coloniale, notamment dans l’Oranais ?

Telles sont les principales questions que ce projet de recherche ambitionne d’évoquer.

La bienfaisance, dans les pays musulmans soumis à l’administration coloniale, comme objet d’étude a fait l’objet de nombreux travaux qui abordent différents aspects de la vie sociale. Mettre la lumière sur le rôle des associations musulmanes de bienfaisance sous le protectorat français au Maroc pour faire face à la pauvreté à partir d’une « historiographie du welfare colonial », comme le montre le travail d’Antoine Perrier (2022), est une entrée importante pour saisir les modalités d’action des sociétés de bienfaisance et leur rapport avec l’administration (dons, fiscalité, organisation, etc.). Il convient aussi de signaler les divergences en matière d’activité et de fonctionnement entre les associations dans l’Algérie et la France dans la prise en charge des problèmes sociaux comme la pauvreté (Kitts, 2021). Toutefois, Si l’œuvre de bienfaisance destinée aux Algériens établis en France pendant la période coloniale a fait l’objet d’une étude remarquable de Amelia Lyons (2013) nous permettant de saisir les modalités d’action sociale destinée aux Algériens au nom de « la mission civilisatrice » de la France, mais dans deux sphères différentes, celle consacrée aux Algériens musulmans qui reste à étudier.

La manière de traiter de la question sociale dans l’Algérie coloniale, à l’instar de la création de des « hôpitaux indigènes », payés par les impôts arabes (Fredj, 2011) témoigne de quelques aspects de la discrimination appliquée par l’administration coloniale. Cela nous interpelle afin de comprendre la réaction des musulmans qui ont été conduits à créer leurs propres associations de bienfaisance. Ces associations se veulent protectrice de la population musulmane. Elles avaient pour mission de sauvegarder la dignité des Algériens et de contribuer à leur évolution. Comme le montre James McDougall (2008), les Ulémas, se méfient de l’œuvre de bienfaisance menée sous l’égide de l’administration coloniale, car associée à des zerda qui touche à la dignité des Algériens.

Aussi, les actions de bienfaisance menée par les Algériens nous interpellent sur les réseaux, la notabilité des dirigeants et les rapports qui se créent en matière d’activité à l’intérieur de la société d’un côté, et en rapport avec l’administration coloniale de l’autre. Comme le montre Afef Zekkour (2011), les islahistes tout comme les cadres et militants du PPA et de l’UDMA, mais aussi les grandes familles, ont joué un rôle important dans l’émergence de cette dynamique créée autour des activités de bienfaisance. Dans ce sens, les noms données aux associations et aux œuvres menées permettent en partie de distinguer « les mondes de sens » et les « logiques différenciées » (qui interfèrent dans les modes d’action de ces associations (Depecker, Lhuissier, Topalov, 2015). Ainsi, par exemple, le cercle Salah Bey tout en étant enregistrée comme « une société d'études littéraires et scientifiques » se présentait comme une société de bienfaisance (Boulebier, 2007) qui va devenir une « institution destinée à élever le niveau moral et intellectuel de ses membres, et en outre, à venir en aide à ces derniers » (Lavion, 1914 ; (Saadallah, 2011).

Dans le cas de l’Algérie coloniale, les sociétés de bienfaisance (créées selon la loi de 1901) n’ont fait l’objet que de peu d’études, qui sont majoritairement abordées en lien avec l’œuvre des réformistes, les ulémas notamment (Courreye, 2020). La communauté ibadite par son intérêt au waqf de bienfaisance ( waqfḫayrī) (Jomier, 2020) a contribué grâce aux associations de bienfaisance notamment dans le domaine de l’enseignement.

D’autres travaux s’intéressent en particulier à l’œuvre de bienfaisance au sein de la communauté israélite d’Algérie (Assan, 2014). Ils montrent quelques aspects d’une vie sociale marquée par la présence de plusieurs communautés marquant « différenciation sociale et spatiale entre communautés » (Carlier, 2004) et le rôle de premier plan joué par les responsables des communautés religieuses dans la gestion des activités caritatives et d’action sociale.

Notre projet de recherche se veut une contribution à l’étude des associations de bienfaisance en tant qu’institutions qui marquent le passage vers une nouvelle situation sociale, culturelle et politique. Il s’agit de montrer comment une « économie charitable » avec ses dimensions sociaux, religieux et politique (Grangaud, 2017) s’est installée en remplaçant (mais en partie seulement) l’héritage ottoman pour devenir un marqueur d’une vie sociale dynamique, notamment dans les villes, où se constituent « sociabilité » et « effervescence citoyenne » (Carlier, 1990) avec des activités importantes dans les domaines de l’art, du sport et de la musique menée par les associations de bienfaisance (Planche, 1999).

Ces associations, actives dans les champs sociaux sont nombreuses et agissent dans des domaines divers, mais avec une cadence différente. Ainsi, si l’association El Kheiria créée en 1933 par les membres du Cercle du Progrès, a été l’une des associations les plus actives alors que des centaines d’autres, faute de moyens et/ou de bonne organisation n’ont pu exercer selon les objectifs fixés dans leurs statuts. Alors que l’ordre colonial avait la maitrise de l’ordre du temps (selon la formule de Raphaëlle Branche), les activités des associations de bienfaisance ont constitué des opportunités saisies par les musulmans dans l’objectif de prendre en charge leurs affaires sociales et culturelles. Ainsi, donc, le temps associations de bienfaisance est celui d’une conscience sociale qui va contribuer à l’évolution des individus.

Ce que ce projet envisage d’apporter en matière de recherche, c’est de mettre en exergue l’évolution de la vie sociale à l’échelle locale à travers l’œuvre associative (la solidarité, la gestion des wakfs, les donations, l’aumône, etc.).

Cette évolution est à étudier en lien avec les trajectoires des militants engagés dans l’action sociale, devenus des promoteurs d’une activité sociale active (tels que Tayeb Okbi et Abdelhak Ben Houra). Comme le montrent les archives, consultées, des associations comme El Akhouya (la Fraternelle) à Mascara) ou Nadi Choubbane de Tlemcen, le rôle de ces militants a été primordial.

A notre connaissance, aucun travail académique référencé n’a abordé les études l’œuvre de bienfaisance émanant des associations « musulmanes » en Algérie coloniale. C’est pourquoi, le projet proposé au CRASC, vise à contribuer à une analyse de l’œuvre de bienfaisance à partir des contextes et situations divers liés à la colonisation, à la marginalisation, mais aussi à l’émancipation de nouvelles idées et des acteurs. La sociogenèse d’un intérêt pour l’action sociale à travers la fondation des associations de bienfaisance constitue, dans le cadre de ce projet, une contribution à l’analyse de quelques aspects de la vie sociale et culturelle à partir des dualismes «société musulmane « société européenne », « associations religieuses » « associations sécularistes » « acteurs politiques » « acteurs sociaux ». Il y a lieu donc à analyser les transformations des champs social et religieux et des espaces politiques qui interfèrent, différemment, dans l’œuvre sociale destinées à la population algérienne.

Bibliographie :

· Afaf Zekkour, « Les lieux de sociabilité islahistes et leurs usages : la ville d'Alger (1931-1940) », Le Mouvement Social, 2011/3 (n° 236), p. 23-34.

· Antony Kitts, « Assistance publique, bienfaisance privée et protection sociale : éléments de comparaison entre l’Algérie coloniale et la Normandie orientale (1880-1914) », in Michel Borgetto, Michel Chauvière et Wafa Tamzini (sous la direction de), La protection sociale en France et au Maghreb. Regards croisés , Paris, Éditions Mare et Martin, Collection « Droit public », 2021, p. 71-97.

Augustin Jomier, Islam, réforme et colonisation : une histoire de l’ibadisme en Algérie (1882-1962) , Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.

· Branche, Raphaëlle. (2013). « Au temps de la France »: Identités collectives et situation coloniale en Algérie. Vingtième Siècle. Revue d'histoire , 117, 199-213.

· Carlier Omar. « Le café maure. Sociabilité masculine et effervescence citoyenne (Algérie XVIIe-XXe siècles) ». Annales. Economies, sociétés, civilisations, N. 4, 1990. pp. 975-1003;

Charlotte Courreye, L'Algérie des oulémas. Une histoire de l'Algérie contemporaine (1931-1991 ). Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.

· Depecker, T., Lhuissier, A. & Topalov, C. (2015). « Des causes et des œuvres : les lexiques de la bienfaisance à Paris en 1900 ». Revue d'histoire de la protection sociale, 8, 18-44.

JamesMcDougall, « La mosquée et le cimetière. Espaces du sacré et pouvoir symbolique à Constantine en 1936 ». Insaniyat / إنسانيات , 39-40 | 2008, 79-96.

· Jean-Jacques Jordi, Jean-Louis Planche,Alger 1860-1939. Le modèle ambigu du triomphe colonial, Paris, Autrement, 1999.

Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien 1919-1951 - 2 volumes, Alger, EDIF, 200.Mahfoud Kaddache , La vie politique à Alger de 1919 à 1939, Alger, ENAG, 2019.

· Omar Carlier, « Violences », dans Mohammed Harbi et Benjamin Stora (dir.), La guerre d’Algérie. 1954-2004, la fin de l’amnésie, 2004.

ValérieAssan, « Charité et philanthropie dans les communautés juives d’Algérie au xix e siècle », Les Cahiers de Framespa , 15 | 2014.

- تاريخ الجزائر الثقافي (9 مجلدات)، دار الغرب الإسلامي، بيروت، 1998 أبو القاسم سعد الله.

- أبحاث وآراء في تاريخ الجزائر (5 أجزاء)، دار الغرب الإسلامي، بيروت، 1993-1996-2004.

- أمال معوشي ، حرية إنشاء الجمعيات في الجزائر في ظل الاحتلال الفرنسي(1830-193)، مجلة البحوث التاريخية ، عدد1/4، ص 121-148.

- عومري عبد الحميد، الحياة الثقاقية والفكرية 1880-1940، في الجزائر. 1880 - 1914، أطروحة دكـتوراه، جامعة سيدي. بلعباس، 2017.

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